Qu’est-ce qui fait le tarif du freelance ?

Écrit le 20 janv. 2009 par dans : « Argent ».

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Mettons les points sur les i.

Avant de penser devis il faut avoir un tarif/jour. C’est souvent là que ça coince. Entre le flou ambiant et le faux repère des salaires, il y a de quoi faire n’importe quoi.

Un freelance n’est pas un « salarié sans patron », mais une entreprise sans salariés, avec les mêmes contraintes et obligations que toute entreprise.
Personne ne songerait à s’octroyer les services d’une entreprise pour le prix d’un salaire, et pourtant certains clients semblent avoir du mal à comprendre les tarifs proposés par les freelances. Ils font des additions hâtives, oublient les trois quarts des données, et les comparent aux salaires de leurs employés, ce qui n’a évidemment aucun sens.

Plus grave, beaucoup d’indépendants eux-mêmes, surtout débutants, semblent n’avoir qu’une très relative conscience de ce avec quoi il vont devoir vivre. Ils font les mêmes additions hâtives, oublient tout autant de données, et réfléchissent eux aussi sur des repères salariaux, ce qui n’a toujours aucun sens en plus d’être dangereux : en pratiquant des tarifs tout simplement en dessous du seuil de rentabilité, il se privent de toute chance de développer leur activité.

Petit résumé donc de toutes ces choses qu’on ne doit pas oublier quand on fixe son prix.

La disponibilité du freelance

Le freelance est à la disposition du client, il commence quand le client le demande, il s’en va quand le besoin est rempli, aucun engagement d’aucune sorte ne lie le client au prestataire sur la durée et rien ne force le premier à rémunérer le dernier s’il n’a plus besoin de lui.

De fait, le freelance n’a ni congés payés, ni assurance chômage, ni indemnité de licenciement, ni prime de précarité, qui sont des avantages salariaux payés par les employeurs. Quand il veut faire un break ou qu’entre deux missions il se retrouve sans contrat, c’est pour sa poche, chaque jour qui passe.

Les avances de trésorerie que le freelance doit constituer pour supporter cette irrégularité des revenus, et pouvoir continuer à proposer ce service au client sans courir à la faillite, justifient une partie de son tarif.
En choisissant un prestataire freelance, le client accède à un service d’une flexibilité et d’une liberté qui n’ont rien à voir avec celles proposées par une embauche. Ce service impose des contraintes lourdes, et se paye en conséquence.

Pour faire une analogie un peu hardie mais néanmoins éclairante, tout le monde comprend qu’un magazine acheté au numéro coûte bien plus cher qu’inclus dans un abonnement…

Le travail non-rémunéré

Outre les éventuelles périodes chômées qui doivent être provisionnées, il ne faut surtout pas oublier que même si vous travaillez tous les jours, beaucoup d’entre ceux-ci, préparatoires à l’obtention de vos contrats, ne seront pas facturés.
En chiffres, sachez qu’un freelance établi au carnet de commande bien rempli, qui travaille à temps plein, facture généralement entre 120 et 150 jours par an, rarement plus.

Prospection, contacts, communication, veille, comptabilité et démarches administratives : toutes ces tâches représentent une bonne part de l’année travaillée d’un freelance. Elles font partie du service proposé à vos clients : c’est elles qui vous rendent disponible, accessible, compétent et en règle rien que pour eux. Et pourtant elles n’amèneront aucune rémunération… contrairement à un salarié qui est payé chaque jour de l’année, et même pendant ses vacances.
Alors ici encore, pour espérer être rentable le freelance ne pourra tenir le cap qu’en compensant ces périodes par un tarif en conséquence : dans chaque jour effectivement facturé, il devra compter un bout de cette autre journée qui n’a pas été payée.

Les charges d’une entreprise

En plus tout ce qu’on a déjà évoqué, et à l’instar de n’importe quelle entreprise, le freelance supporte à sa charge le coût de :

  • ses cotisations sociales, sa retraite, ses assurances, sa formation, sa médecine professionnelle ;
  • tous les frais professionnels : matériel, licences de logiciels, local professionnel, mobilier, électricité, téléphone, connexion Internet, transport et véhicules…

Il gère également lui-même :

  • les démarches administratives imposées par son statut ;
  • la comptabilité de son activité ;
  • la veille technologique ;
  • etc.

En entreprise toutes ces cotisations, charges, démarches et compétences nécessaires existent aussi, et font partie du coût direct et indirect d’un employé, même si elles n’apparaissent pas sur sa fiche de paye. Un employé et son entretien coûtent donc beaucoup plus cher à son entreprise que son seul salaire (en général c’est autour du double si on compte l’ensemble des charges et taxes patronnales).
C’est pourquoi on ne peut pas comparer le tarif d’un freelance, qui englobe toutes ces charges, au salaire d’un employé, qui ne représente qu’une petite partie de son coût réel.

Attention carotte

Il est très fréquent que des employeurs prompts à brouiller les cartes proposent à de jeunes freelances d’être rémunérés, pour des missions longues, sur une base similaire à celle d’un salaire (2000 € par mois par exemple, une paye royale selon certains, « comparée » au SMIC). Si vous avez bien lu tout ce qui précède, vos aurez compris que c’est parfaitement inacceptable et inenvisageable.

Lançons-nous quand même dans un petit calcul.
En partant d’une base de 2000 € par mois, ôtons entre 16 % et 35 % de charges (selon que vous êtes auteur MDA ou indépendant URSSAF) et 20 % à 35 % de frais professionnels (c’est d’ailleurs la base prise par les impôts pour évaluer l’abattement du régime micro) : il ne nous reste déjà plus qu’autour de 1000 €, soit moins que le SMIC net… et le tout sans congés payés, ni RTT, ni droit au chômage, ni points de retraite, ni indemnité de licenciement, ni prime de précarité… en résumé des conditions de travail que le plus mal loti des salariés sous-qualifiés n’accepte déjà plus depuis des décennies.

Vouloir payer un freelance avec un salaire d’employé c’est le beurre et l’argent du beurre : on garde la flexibilité, l’absence d’engagement, de frais, de charges sociales et patronales, de démarches de l’un, et on y colle le prix réduit de l’autre. Un salarié à prix discount, sans aucun avantage salarial. Le super plan à 2000 € est effectivement une bonne opération… mais pour qui ?

Notez qu’en outre ce genre de deal est bien souvent assorti d’une situation flagrantre de salariat dissimulé, un des autres pièges classiques tendus aux plus naïfs d’entre nous.

Le bénéfice annuel

Un dernier élément à prendre en compte, qu’on oublie pourtant très souvent, est le fait que comme n’importe quelle entreprise, la vôtre n’existe pas pour « survivre » ou se maintenir tout juste, mais pour se développer.
Pour se développer, il faut faire du bénéfice, que vous pourrez ensuite réinvestir dans votre activité ou mettre de côté pour vous.

On considère qu’une fois les comptes équilibrés, les charges payées, votre vie courante assurée, conserver 20% de bénéfices à la fin de l’année est un bon résultat. Il doit être votre objectif, et donc intégré dans le calcul de vos tarifs.

Tout le monde trouve normal qu’une entreprise fasse des bénéfices (vos clients en premier, ils sont aussi là pour ça), donc il est également normal que vous puissiez vous aussi marger sur votre travail et vous développer. Marger n’est pas une honte, c’est l’objectif de toute entreprise.

Conclusion

En raison de tous ces aspects, de la conjoncture, ainsi que par expérience, dans le milieu du graphisme (print, illustration, web, 3D…) le tarif journalier généralement admis comme minimum par la plupart des professionnels (indés comme clients), c’est-à-dire le tarif d’un freelance débutant sans expérience ni références, se situe autour de 250/300 € par jour HT1.

Un tarif inférieur ne prendrait pas en compte l’aspect qualifié du métier d’auteur graphique, et l’activité serait vouée à l’échec à court ou moyen terme (défaut de trésorerie → impossibilité d’assumer les coûts de l’activité et des périodes non-rémunérées → disparition de l’offre).

La plupart des freelances de niveau « senior » travaillant sur Paris de manière régulière facturent entre 450 € et 600 € la journée, tarifs eux-mêmes surpassés par ceux de certains spécialistes très expérimentés.
A vous de vous situer au mieux par rapport à ces repères, d’évaluer votre prix et surtout de garder en tête tout ce qui le compose pour être capable de le justifier, de l’assumer et de le défendre.

En résumé : ne vous laissez pas abuser par les chiffres crus, si un freelance coûte « plus cher » qu’un salarié, c’est beaucoup moins qu’on le croit. D’abord parce qu’un salarié coûte largement plus à son patron que ce qui apparaît sur sa fiche de paye, ensuite parce qu’on oublie beaucoup des coûts supportés par l’entreprise qu’est le freelance.
Quant à l’écart irréductible qui reste malgré tout à la fin, une fois tous les frais et charges comparés, il est tout simplement le prix naturel de votre flexiblité. Dites-vous bien que si la solution freelance n’offrait pas des avantages à la hauteur de son coût, votre client aurait déjà embauché un salarié…


  1. C’est une moyenne sur l’ensemble du secteur, ce minimum peut varier en plus ou en moins selon les métiers et les spécialités, mais aussi selon qu’on est sur Paris ou en province.  Retour à l’appel de note numéro 1